Bonjour Fatim,

1) Peux tu nous faire une brève présentation de ta personne ?

Parle nous de ton parcours.

Bonjour Ayika’a. Je tiens tout d’abord à vous remercier de l’honneur que vous m’accordez à travers cet interview. Je suis Fatim Tembely, ivoiro-malienne âgée de 25 dans exactement une semaine (rires). Je vis aux Etats Unis depuis 2011 et dans l’état du Minnesota depuis janvier 2015. Je suis titulaire d’un Associate Degree en Business Administration et d’une licence en International Business/Trade/Commerce spécialisé en management ; et présentement, je suis en voie d’obtenir mon MBA (Maîtrise en administration des affaires). Au niveau professionnel, je travaille dans une compagnie mondiale dont je tairai le nom et le meilleur pour la fin, je suis depuis 3 ans maintenant CEO de mon petit bébé, mon entreprise : Foodian’s Place.

 

2) D’où vient cet attrait pour la cuisine ? Est-ce un héritage culturel, ou inné ?

Je dirais les deux car je viens d’une famille où presque tout le monde semble avoir un don pour la cuisine ! Pourtant, cuisiner n’a pas toujours été un plaisir pour moi. Je me souviens que jusqu’en 2011 (année où j’ai quitté la Côte d’Ivoire), j’étais moquée par certains membres de la famille, certains parents d’amis, parce qu’à leurs yeux je ne savais pas cuisiner. Pour d’autres, c’était plus un sujet pour rire. Mais il faut le dire : ça ne m’amusait pas du tout et cela m’a créé des complexes énormes que je m’efforçais de cacher. Mais au fond de moi, je me sentais parfois inférieure à certaines cousines de mon âge. Je me mettais très rarement en cuisine de peur que l’on me demande de faire quelque chose que je ne sache pas faire et que ce soit une fois de plus une raison de moquerie ou de comparaisons avec une telle. Ainsi, chaque fois que l’on me demandait d’aider en cuisine, je me renfrognais. La raison principale c’est que je sentais une pression non seulement familiale mais également sociétale. Pour tous, l’équation était simple « Tu es une femme, tu dois savoir cuisiner ». Ainsi j’ai parfois eu droit à des commentaires assez blessants du type « Avec toi ton mari va souffrir ! » ou des « Tu n’es même pas une vraie femme ». J’étais constamment comparée à des amies ou des cousines qui, à leurs yeux étaient plus « femmes » que moi, juste parce qu’à l’âge de 15-16 ans, elles préparaient déjà les repas pour toute la famille. Mais devinez quoi ? Aujourd’hui ces amies et cousines me demandent des astuces culinaires ou des recettes ! Comme quoi, chaque chose en son temps et avec Dieu, la fin d’une chose vaut mieux que son commencement. Chez nous à Abidjan, on dirait « Quand Dieu veut faire ton palabre tu n’as pas besoin d’enlever ton habit ».

 

3) D’où et comment est née cette passion ?

Ma passion a réellement vu le jour aux Etats Unis, lorsque j’ai emménagé seule. Je n’avais plus cette pression. Je ne me sentais plus obligée de faire quelque chose juste pour satisfaire les personnes qui considéraient cela comme un devoir lié à ma qualité de femme. Je pouvais en quelque sorte faire ce que je voulais. J’avais plus de liberté et pouvait donc davantage expérimenter et créer.  Pour moi, la cuisine est un art ! Je ne cuisine pas uniquement pour me nourrir. C’est une forme d’expression à part entière. À travers elle, je partage, donne et reçois des émotions. Je cuisine quand je suis heureuse, je cuisine quand plus rien ne va, je cuisine quand je m’ennuie…Vous n’avez pas idée de la joie que je ressens lorsqu’un parent, un ami ou un client apprécie ma nourriture et le dis le sourire aux lèvres. À ce moment-là, plus rien ne compte. J’adore !

 

4) Sur quelles spécialités culinaires te positionnes-tu ?

Je suis plus spécialisée dans la cuisine Africaine parce que j’estime que savoir d’où l’on vient et représenter ses origines c’est important et ça aide à savoir où l’on va. Cela ne veut pas dire que je ne cuisine que des spécialités africaines. Mais même lorsque je réalise des spécialités d’autres continents comme la cuisine asiatique, j’essaie toujours d’y ajouter un zeste d’Afrique. C’est ma touche personnelle et le moyen que j’ai trouvé de revaloriser mon continent. En effet, il est très souvent représenté comme pauvre, sale, toujours en guerre et pourtant il y a tellement plus à découvrir. Alors à défaut de pouvoir s’y rendre personnellement, je fais voyager mes clients au travers de ses saveurs.

 

5) Quand as-tu décidé de te lancer et selon toi qu’est ce qui fait ton succès ?

Je me suis lancée en 2015. Au début, mon entreprise s’appelait « Fatim’s African Supply » et je vendais plus de condiments et d’ingrédients frais que des plats préparés. Dans la petite ville ou j’étais auparavant, il n’y avait qu’un seul magasin africain tenu par un Somalien. Du fait de son monopole, il appliquait des prix assez élevés. Toute personne qui souhaitait avoir des condiments africains à un prix convenables devait parcourir une heure et demi de trajet en voiture pour se rendre à la capitale. J’ai donc vu l’opportunité, avec la population africaine grandissante, de récupérer sa clientèle en proposant une alternative moins chère et toute aussi qualitative. Je proposais non seulement les mêmes articles à des prix réduits, mais aussi une livraison gratuite dans la ville jusqu’à 23h (alors que mon concurrent fermait ses portes à 20h).

En 2016 lorsque j’ai emménagé dans la capitale, j’ai dû adapter mes services aux besoins de la population et j’ai donc commencé à me focaliser sur la préparation de plats. C’est ainsi que Foodian’s Place est né !

Je ne dirai pas que j’ai encore réussi (lol) car loin de là où je veux être. Mais je dirai que pour l’instant ce qui me démarque un petit peu des autres c’est déjà la passion et l’amour que je mets dans ma cuisine et mes événements, la détermination que j’ai, le soutien de ma famille et de mes amis et par-dessus tout, ma confiance en Dieu dans tout ce que j’entreprends car je peux tout par lui et lui seul.

 

6) As-tu ton propre restaurant ?

Pour l’instant non. Je n’ai pas de local alors tout se passe dans mon appartement. Mais cela ne serait peut-être tardé, qui sait ? L’homme propose, Dieu dispose. Si cela est dans ses plans pour moi, cela s’accomplira. Dans le cas contraire, je me laisse conduire. Il sait mieux que moi ce dont j’ai besoin.

 

7) As-tu rencontré des obstacles ou difficultés pour monter ton entreprise ? Si oui lesquelles ?

Oh que oui ! Un peu trop même (rires). L’entrepreneuriat peut paraître facile car beaucoup s’y lance mais wow comme ça peut être dur ! L’une des principales difficultés que je rencontre est le fait de travailler seule pour l’instant. Qu’il faille traiter une commande de 2 ou de 60 personnes, je ne peux compter que sur moi-même. Je dois donc faire preuve d’une organisation et d’une rigueur à toute épreuve pour jongler efficacement entre mes commandes, mon boulot et mes études afin de respecter les “deadlines” [les délais impartis]. Mais avec le développement que j’envisage, ce problème sera peut-être bientôt résolu ! Une autre difficulté concerne la clientèle. Les amis par exemple ont parfois tendance à prendre mon travail à la légère et demander des réductions qu’ils n’oseraient pas demander à un autre traiteur. Je rencontre aussi quelques difficultés au niveau de la mentalité de certains africains lors de mes événements. En effet, lorsque j’organise un évènement, je clos souvent la vente des tickets deux semaines avant, afin de connaître exactement le nombre de personnes qui y participeront et pouvoir m’organiser au niveau de la nourriture, de la décoration etc… Malheureusement, beaucoup attendent le dernier moment pour acheter leurs tickets. De plus le jour J, l’heure africaine prend toujours le dessus et pour un événement censé commencer à 19h, il n’est pas rare que certains se pointent à 21h. Une autre leçon que j’ai apprise c’est que tout le monde n’est malheureusement pas honnête. Un jour alors que j’étais très chargée réalisant des mets pour un baby shower, un client que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Eve m’a contacté pour passer une commande. Je lui ai expliqué que je ne pouvais pas la réaliser étant très occupée. Il m’a suppliée pendant des minutes et j’ai finalement cédé. Je me suis donc réveillée nettement plus tôt et j’ai jonglé entre les deux commandes. Me croirez-vous si je vous dis que le monsieur n’est jamais venu récupérer sa commande ? Jusqu’à ce jour, message et appels sont reste sans réponse. J’ai donc perdu et mon temps, et mon énergie et mon argent. Depuis ce jour, j’impose une avance.

8) Ta clientèle est-t-elle constituée uniquement de personnes d’origine africaine ? Les autres communautés sont-elles curieuses de découvrir d’autres saveurs ?

Ça dépend. Certains le sont, d’autres non. J’ai eu des expériences où des américains caucasiens ont goûté mes plats, ont adoré et ont recommandé.

 

9) Selon toi, quelles sont les qualités et compétences dont on doit faire preuve dans ce domaine ?

Comme dans tout domaine, on doit vraiment aimer ce que l’on fait car ce n’est pas facile. Qui n’est pas passionné, jettera rapidement l’éponge. Au Mali, il y a un proverbe qui dit que lorsque la fatigue parle, la passion lui ordonne de se taire et ce proverbe je le vis chaque jour. Il faut également être très organisé afin de pouvoir réaliser les commandes dans les délais impartis. Et surtout, il faut être très propre : avoir une cuisine propre, des ustensiles propres, bien laver ses mains et les aliments, bien choisir ces condiments, etc… Au-delà du fait qu’il s’agisse de règles d’hygiène évidentes pour toute personne faisant la cuisine, être propre c’est également éviter de se retrouver derrière les barreaux. Ici, on ne tarde pas à intenter un procès à quelqu’un (rires).

 

10) Tu es d’origine Malienne, mais tu es née et a grandi en Côte d’Ivoire, et maintenant tu vis aux Etats-unis. Comment vis-tu cette triple culture ?

Je le vis très bien. C’est une richesse et je suis extrêmement fière de mes origines. Je puise beaucoup de mon inspiration dans ces influences culturelles différentes. Cela me permet d’utiliser des ingrédients et des recettes d’un peu partout et de les modifier selon mon envie, les ajuster aux goûts locaux, et améliorer les recettes de ces trois pays.

 

11) Peux-tu nous en dire un peu plus des futures actualités de Foodian’s place, as-tu des évènements de prévues ?

Oui en effet ! J’ai quelque chose de très grand de prévu par la grâce de Dieu mais je n’en dirai pas mot pour l’instant. Par contre, le dernier évènement que j’ai fait était Le Ivorian Networking qui avait pour principal objectif de montrer aux Ivoiriens comment nous sommes perçus par le reste du monde. En effet, suite à un sondage sur les réseaux sociaux où j’ai eu à poser la question de savoir si les Ivoiriens étaient vu comme fêtards, toujours dans les futilités ou travailleurs, il en ressort que plus de 97% sélectionnent les deux premiers choix. Pour moi, c’est dommage. Alors je voulais alarmer les gens autour de moi afin que nous puissions par nos efforts changer la donne. Le changement s’observe petit à petit chez certains de nous et mon événement permet de les reconnaître. J’ai en effet contacté plusieurs entrepreneurs et leaders ivoiriens à venir à mon événement afin de partager leurs expériences et leurs expertises et de si possible élargir leur audience. Cet événement a eu pour objectif de resserrer les liens entre les Ivoiriens dans la communauté du Minnesota, lien que je trouve très faible malgré la population ivoirienne grandissante dans l’état. J’ai été plutôt satisfaite de l’événement et compte organiser une deuxième édition s’il plaît à Dieu.

 

12) Que penses-tu de la place de la femme noire et métisse dans notre société ?

Je pense que la femme noire et métissée reste encore trop sous et mal représentée. Aux Etats-Unis, je trouve la situation meilleure que dans certains pays, comme la France par exemple. Mais il reste beaucoup à faire pour faire évoluer les mentalités.

 

13) Que penses-tu de la façon dont les médias les représentent ?

L’image que les médias renvoient de la femme noire et métissée est caricaturale et monotone. Nous avons très souvent droit à des clichés. Nous avons presque l’obligation de correspondre à l’image limitée que la société a de nous ! J’appelle cela de “l’esclavage culturel” !

De plus la femme noire est fétichisée à l’extrême. Dans les éditos de magazine, nous sommes souvent photographiées dans des décors « tropicaux » pour accentuer encore davantage notre « exotisme » ainsi que notre « côté animal ». Ou bien, comme dans les clips de hip hop, comme une femme aux rondeurs importantes, toujours nue, imbibée d’huile et twerkant lascivement, pour susciter le désir sexuel. Ces images sont stéréotypées et véhiculent une image réductrice et insultante de ce que nous sommes et de la façon dont nous contribuons aussi à la société.

 

14) Si je te dis Ayika’a tu me dis ?

Le premier mot qui me vient en tête c’est « valeur ». Oui, Ayika’a souhaite mettre en avant la valeur de la femme noire, métissée et à toutes les autres « minorités » (puisque c’est ainsi que nous sommes perçues) et leur redonner la place qu’elles méritent. Il n’y a pas UN type de femme noire ni UN seul type de femme métisse. Qu’est ce que signifie chez les agences de mannequinat «On a déjà atteint notre quota de noirs » ? Qu’est ce que ca signifie lorsqu’on entend « Tu es jolie pour une noire » ? Qu’est ce que ça signifie « Tu es métisse et tu parles comme une noire. Quel dommage ». Je rêve d’un monde où nous serions représentées à  notre juste valeur et je crois que Ayika’a est sur la bonne voie. Ensemble nous pourrons changer les mentalités. Même si le projet ne parvient à changer la perspective que d’une personne, on aura déjà gagné. Une personne, c’est toute une génération.

 

15) Aurais-tu un message à faire passer pour les lecteur-trices qui partagent ta passion pour la cuisine et qui voudraient en faire leur métier ?

Je leur dirais de foncer ! C’est dur, oui, mais le jeu en vaut la chandelle. Le plus important c’est de ne pas écouter les mauvaises langues qui souhaitent vous décourager ou rabaisser. Si une critique n’est pas constructive, elle ne vaut pas la peine d’être écoutée. De plus, tout confier à Dieu. En tant que croyante, je dirais que tout projet supporté par Dieu, triomphera !