Interview d’Aminata Ndiaye, créatrice de la marque eth(n)ique et chic Ikhaya Mossy
Par Camille Ippolito


 

            Bonjour Aminata Ndiaye, l’équipe Ayika’a est ravie de t’interviewer aujourd’hui !

 

Sur ton parcours et ta marque de bijoux Ikhaya Mossy   

 

Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours et qui tu es ?

Bonjour et merci de m’accorder cette interview. Mon parcours est assez classique je dirais. Après mon bac, j’ai fait deux ans de prépa HEC pour ensuite intégrer une Grande Ecole de commerce. Après avoir fini mes études, j’ai passé 7, 8 mois à travailler dans le conseil en système d’information. Très vite, j’ai compris que ce n’était pas fait pour moi. J’avais envie d’entreprendre mais pas n’importe où n’importe comment, ce qui m’intéressait c’était d’avoir un projet intelligent qui me permette de générer de l’activité et d’avoir un impact positif et direct sur les populations d’Afrique.

Comment t’es venue l’idée de créer Ikhaya Mossy ?

Ikhaya Mossy m’est venu lors d’un voyage en Afrique du Sud, où j’y ai rencontré une amie qui travaillait pour une association de personnes en situation de handicap fabriquant des bijoux ethniques africains et elle m’a appris qu’ils étaient sur le point de fermer. Je suis tombée amoureuse de leur art et surtout de leur courage, j’ai alors décidé de prendre quelques bijoux dans ma valise.

De retour en France, j’ai montré les bijoux à mes proches. Tout le monde voulait en acheter et c’est à ce moment que je me suis décidée à quitter mon boulot et vendre les perles des femmes sud-africaines sur internet. Aujourd’hui nous ne faisons pas que des perles, nous travaillons aussi le bronze avec nos artisans Kenyans.

 

D’où vient ce nom ?

Ikhaya Mossy vient de deux langues africaines (Mossy vient du Munukutuba langue Congolaise et Ikhaya vient du Xhosa langue Sud-africaine) et signifie la Maison Unique.  Une maison Unique qui permet à des héros de l’ombre (nos artisans) de faire briller des ambassadrices (nos clientes) Mossy, de leur redonner confiance en elles en portant des bijoux qui leur ressemblent.

 

Aujourd’hui l’équipe est constituée de combien de personnes ?

Notre équipe est aujourd’hui composée de 60 artisans indépendants Sud-Africains et Kenyans, ma sœur qui a rejoint le projet depuis les premiers jours d’Ikhaya Mossy, Siyabonga NDLOVU notre partenaire Zoulou, Melissa GBANE en charge de notre logistique en France, Ben Sidney KOKOLO en charge de nos visuels photos et vidéos Tshilanga et enfin Chola qui est notre stagiaire Basée au Cap. Nous avons d’ailleurs trois stagiaires français qui vont bientôt nous rejoindre à partir de Janvier 2018 pour une période de 6 mois.

 

Peux-tu nous décrire une journée professionnelle dans ta peau ?

J’ai deux journées types à vrai dire :

Une journée Type à Cape Town : Lorsque je suis au cap, je commence mes journées professionnelles à 7heures en écrivant mon « BIG » objectif du mois, ensuite une fois au bureau, j’entame ma journée avec une activité qui va me générer du revenu (exemple : Mettre en place mes publicités Facebook pour augmenter le trafic de mon site web ou écrire mes newsletters).

A 9heures, j’accueille Chola ma stagiaire et nous prenons 15minutes pour faire le point d’avancement et nous prévoyons nos deux réunions de la journée. Je prends beaucoup de temps à former ma stagiaire pour qu’elle puisse être autonome lorsque je suis en déplacement mais surtout pour qu’elle puisse sortir grandie de cette expérience. Je passe la plupart de mes journées à mettre en place notre stratégie digitale.

Ma principale mission aujourd’hui est d’arriver à mettre en place un système qui fonctionne et automatisable pour pouvoir passer plus de temps à « sourcer » les artisans d’Afrique et les mettre en lumière.

Une journée type avec les artisans :

Un moment que j’appréhende beaucoup et que j’adore en même temps. Chaque rencontre avec les artisans est différente car cela m’apprend à travailler avec eux et eux à travailler avec moi.  En général quand j’arrive dans la ville où il se trouvent, je me laisse une journée pour planifier mes déplacements. Mes artisans ne se trouvent pas tous aux mêmes endroits, certains travaillent de chez eux tandis que d’autres travaillent dans différents marchés ou ateliers, certains sont en ville alors que d’autres sont dans des zones rurales. Alors je m’arrange pour avoir assez de temps avec chacun de nos artisans pour collecter vérifier (la qualité) et payer les bijoux africains commandés, écouter les difficultés rencontrées pour chaque commande et leur expliquer la prochaine commande.

Lorsque tu as décidé de lancer ta marque, tu as quitté Paris pour Capetown, en Afrique du Sud, qu’est ce qui a motivé ce choix ?

Ayant passé un an au Cap pour un échange universitaire plus jeune, ce choix était assez simple à prendre, je connaissais déjà pas mal de personnes et le cadre y est magnifique. Il s’agit aussi d’un très bon endroit pour les entrepreneurs et créatifs. Je travaille actuellement dans l’ancien bâtiment du Cape Design and Industry et il n’y a pas un jour qui passe sans que je ne rencontre une personne de plus pour m’inspirer ou m’aider à faire avancer mon projet.

 

L’entreprenariat et toi

Depuis que tu as fait le pari de l’entreprenariat, y’a-t-il quelque chose que tu aurais voulu qu’on te dise avant que tu te lances ?

Avant d’entreprendre officiellement j’avais déjà à mon actif quelques projets entrepreneuriaux et je pensais être bien au courant des challenges de l’entrepreneuriat. Mais ce n’était pas vraiment le cas parce que les challenge diffèrent d’un pays à l’autre, d’une industrie à l’autre et aussi d’une époque à l’autre (et ce particulièrement dans le digital).  J’aurai aimé que l’on me dise que l’entreprenariat n’a rien ou très peu à voir avec ce que j’ai appris à l’école (rire) mais que l’entrepreneuriat est une école en elle-même et que le seul moyen de l’intégrer c’est en se jetant à l’eau. L’Afrique est le continent des entrepreneurs par excellence et pour moi il n’y a pas meilleur endroit pour entreprendre de nos jours et pour avoir un réel impact sur la société.

 

Nous sommes de plus en plus nombreux, de jeunes diplômés surmotivés à quitter nos jobs bien payés mais peu exaltants pour lancer nos propres projets.
Que penses-tu du rapport qu’a notre génération au travail ? Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à quelqu’un qui veut sortir des sentiers battus et monter son projet ?

J’adore ce nouveau rapport qu’a notre génération au travail (rire), j’aime voyager et avoir la liberté de programmer mes journées en fonction et c’est plaisant de savoir que l’on peut vivre comme cela sans avoir à travailler pour quelqu’un et dépendre d’un salaire.

Le conseil que je donnerais aux nouveaux entrepreneurs, c’est de se lancer même si c’est à côté de son emploi quelques heures par semaine, mais de se lancer et de vivre sa vie pleinement. On ne risque pas grand-chose au final : soit on se lance et on vole de nos propres ailes, soit on se lance et on tombe sur quelque chose de mou ou soit on se lance et on tombe sur quelque chose de dur et on se relève avec un joli pansement. L’entrepreneuriat c’est savoir tomber mais tomber de l’avant.  Un autre conseil très important je pense, c’est de ne pas avoir peur de se former très tôt pour se sentir plus près et avoir le soutien de personnes qui sont passées par les mêmes chemins.

Qu’est ce qui a changé dans ta vie depuis que tu as créé ta e-boutique ?

Ce qui a le plus changé dans ma vie en dehors de mon mode de vie (géographie) je dirai que c’est ma joie de vivre. J’ai ce je ne sais quoi qui me pousse chaque matin à me lever et à me dépasser. Je sais que j’ai une équipe et des artisans qui comptent sur la réussite d’Ikhaya Mossy et c’est une mission que je prends plaisir à relever.

Sur le e-shop tu présentes une sélection d’articles très variés. Comment as-tu réuni ton équipe d’artisans et sur quels critères ?

Je me souviens la première fois que j’ai rencontré mes artisans ils étaient très sceptiques et m’ont presque ris au nez. Mais ça c’était avant de comprendre pourquoi ? J’ai alors expliqué le projet à mon ami Siyabonga qui a par la suite accepté de rejoindre l’équipe et qui m’a raconté que les artisans sud-africains avaient l’habitude de « se faire avoir » et que c’est la raison pour laquelle ils sont très réticents à l’idée de collaborer avec des étrangers. Cela fait maintenant un an que je travaille avec nos artisans et nous avons créé une relation de confiance. Nous connaissons leur challenge au quotidien et essayons de faire le maximum pour augmenter leurs revenus. Nous sélectionnons nos artisans par rapport à leur volonté de s’en sortir et leur sérieux, nous avons besoin de personnes de confiance pour maintenir la qualité de notre service.

 

Ton projet a une forte dimension éthique puisque tu travailles exclusivement avec des artisans venant de pays en voie de développement. Pourquoi ce choix et en quoi collaborer avec Ikhaya Mossy permet à ces artisans d’accéder à des meilleures conditions de vie ? (Citer des actions concrètes)

Nous payons nos artisans 25 à 50% de plus que ce que la moyenne du marché et nous leur garantissons à chaque femme une commande minimum de 100euros par mois ce qui représente 50% du salaire moyen sud-africain. Nous espérons pouvoir augmenter ce minimum à 200 euros d’ici l’année prochaine et avoir 100 artisans d’ici Décembre 2018.

Si tu devais décrire ta e-boutique en un mot ce serait ?

Fait maison : Que ce soit nos produits, notre site web, nos affiches de communication, tout est fait maison.  Nous en sommes fières, nous voulons prouver qu’on n’est pas obligé d’avoir des millions d’euros pour faire les choses bien ! Nous savons que c’est le début et qu’il faut que l’on fasse nos preuves d’abord auprès de nos ambassadrices pour être reconnus.

L’association Ayika’a a été créée afin de promouvoir la beauté et les talents multiples des femmes noires et métisses, aujourd’hui trop peu représentées dans les médias. Toi qui a vécu à Paris, puis à présent à Cape Town, observes-tu des différences dans le traitement médiatique réservé aux femmes, entre la France et l’Afrique du Sud ?

J’adore l’initiative et je tiens à remercier la créatrice Cindy ainsi que toute son équipe pour un tel projet. Il est vrai que lorsqu’on se lance on se rend très rapidement compte qu’il est difficile d’avoir des interviews dans des médias spécialisés ou non. Alors cette initiative répond clairement à cette problématique. L’Afrique du Sud est un pays à majorité noire (79%) et même si les chaînes télévisées appartiennent aux « Blancs » Sud-Africains, la plupart des consommateurs sont les noirs sud-africains qui forment la classe moyenne du pays alors il est beaucoup plus simple de voir des femmes noires et métissées représentées dans les médias contrairement en France.

Peux-tu nous en dire plus sur tes projets futurs ?

Bien sûr ! Nous travaillons actuellement sur une stratégie de distribution offline de nos produits, nous voulons être présents dans les magasins français et étrangers et permettre à nos héros de l’ombre de transformer le look et de redonner confiance à plus de femmes.

Je travaille notamment sur un projet de formation à l’entrepreneuriat. J’ai appris en un an beaucoup plus que durant toute ma scolarité et je ressens le besoin de partager et d’aider des jeunes entrepreneurs à faire pareil et les aider à faire de leur business un succès.

 

Pour finir sur une jolie note …

 

C’est quoi ton super pouvoir ? (à comprendre dans le sens « botte secrète » pour réussir ce que tu entreprends)/ variante : si tu pouvais avoir un super pouvoir, quel serait-il ? (Une des deux questions au choix)

Ma curiosité est mon super pouvoir, ça m’ouvre beaucoup de portes et cela me rappelle surtout que j’ai un long chemin avant d’arriver au sommet. J’adore apprendre de nouvelles choses et ma curiosité m’oblige à pousser des portes que je n’aurais jamais poussées si je ne l’étais pas. Ça m’apprend le courage et à surtout toujours essayer de sortir de ma zone de confort.

Pour toi une belle femme c’est

Pour moi une belle femme c’est une femme qui s’assume et qui sait intérieurement et est convaincue de qui elle est (et non pas de ce que la société veut qu’elle soit). C’est donc une femme confiante qui a les pieds sur terre qui sait donner mais aussi recevoir.

 

Si tu devais citer 5 personnes qui t’inspirent au quotidien et pourquoi ?

Mon père ce héros : De vendeur d’arachide dans les aéroports du Nigéria à Producteur de Musique il y a un temps (il a produit des artistes comme Koffi Olomide dans les années 90), j’admire son parcours et sa façon d’avoir relevé les défis. Il m’a sans le savoir donner le goût d’entreprendre et m’a appris la débrouillardise très tôt.

Nos héros de l’ombre Ikhaya Mossy : nos artisans qui se battent tous les jours pour une vie meilleure et pour préserver leur héritage. Des femmes et des hommes qui ne connaissent pas le mot « abandon ».

Mais plus généralement, mes héros sont toutes ses personnes qui décident de vivre leur vie, toute ses personnes positives que je croise au quotidien dans ma vie. Ces personnes qui croient en leur projet et en leur conviction, ces personnes qui réalisent leur rêve et non pas celui des autres. Mes héros et ceux d’Ikaya Mossy sont des personnes que l’on considère ordinaires alors qu’elles sont extraordinaires tant par leur parcours que leur vie.

 

Si je te dis Ayika’a, tu me dis

ACTION ! C’est beau de voir la communauté africaine se bouger, s’unir et mettre en place des solutions pour des problèmes malheureusement bien réels !