Aujourd’hui la team Ayika’a vous propose une interview de Alexane, jeune franco-congolaise de 21 ans, avec une passion d√©vorante pour la danse. Des rues de la Jama√Įque aux studios de danse fran√ßais, d√©couvrez son histoire :

Bonjour Alexane, nous sommes ravies de t’interviewer aujourd’hui. Tout d’abord peux-tu te pr√©senter bri√®vement ?

Je m’appelle Alexane, j’ai 21 ans et je suis franco-congolaise. J’ai obtenu un BTS Tourisme en Juillet 2017 et j’ai ensuite d√©cider d’arr√™ter mes √©tudes pour me consacrer √† ma passion, la danse.

Quand as-tu commencé à danser?

Je danse depuis que je suis toute petite ! J’ai tent√© de nombreuses autres activit√©s mais je suis toujours revenue √† la danse. Je m’y suis mise s√©rieusement il y a 6, 7 ans environ.

D’o√Ļ te viens cette passion?

Mon p√®re et ma m√®re ont toujours aim√© la musique et la danse. Mon enfance a √©t√© rythm√©e par Coumba Gwalo, Wes, Ultimate Kaos, Madonna en passant par Papa Wemba, Brandy, Aaliyah, les Destiny’s child (toute ma vie¬†!) et j’en passe. Mon p√®re m’appelait la Maasa√Į parce que quand je me mettais √† danser dans le salon, je sautais partout √† l’image de leur danse traditionelle. De plus, je suis issue d’une g√©n√©ration qui a grandi avec des √©missions comme Pop Star, Star Academy ou encore des s√©ries comme Un dos tres. Je crois cependant que l’√©l√©ment d√©clencheur c’est quand j’ai vu pour la premi√®re fois √† la t√©l√© une √©missions sur le Congo. Ils ont montr√© des danseuses de Mapouka (Danse traditionnelle de C√īte d’Ivoire) et de Ndombolo (danse originaire de R√©publique d√©mocratique du Congo) et j’ai √©t√© fascin√©e par leur mani√®re de bouger et la musique fa√ßon dont la musique faisait √©cho √† leurs mouvements.

As-tu fais des études en dehors de la danse ? Si oui, que fais-tu ? 

J’ai eu une scolarit√© classique et j’√©tais bonne √©l√®ve. Mon p√®re est docteur en pharmacie et ma m√®re professeur des √©coles, donc les √©tudes ont toujours √©t√© tr√®s importantes √† la maison. J’ai eu un bac L, mais je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire. Comme j’√©tais dou√©e en langues, j’ai fait un an de LEA (Langues √©trang√®res appliqu√©es) √† la fac mais autant vous dire que je n’y suis pas rest√©e tr√®s longtemps. Ma m√®re m’a ensuite orient√© vers un BTS tourisme car j’aime les langues et voyager. Malheureusement √ßa ne me convenait toujours pas √ßa. La seule chose qui me motivait c’√©tait de me rendre √† l’entra√ģnement de danse le soir apr√®s les cours. Durant ces deux ann√©es en BTS, j’ai beaucoup r√©fl√©chi et je suis arriv√©e √† la conclusion que ce que je voulais c’√©tait danser, vivre d’un m√©tier qui me passionne et non rester derri√®re un bureau toute ma vie √† avoir des regrets. Et donc, apr√®s l’obtention de mon dipl√īme, j’ai d√©cid√© de ne pas poursuivre mes √©tudes et de me concentrer sur ma passion, la danse.

Tu as aussi commencé une carrière de mannequin/modèle, peux-tu nous en parler ?

Tout a commenc√© en 2015. J’allais en cours et une fille m’a abord√© dans la rue pour me proposer de d√©filer pour sa marque et depuis j’ai souvent des demandes pour faire des photos. Cet √©t√© j’ai d’ailleurs particip√© √† la campagne publicitaire du site Afrikrea. J’ai toujours aim√© la mode, quand j’√©tais petite je dessinais beaucoup, je me cr√©ais des robes, j’aimais me d√©guiser et j’ai toujours aim√© me maquiller donc je me suis dit pourquoi ne pas se lancer s√©rieusement¬†? D’autres ont bien r√©ussi alors pourquoi pas moi ? Pour le moment je multiplie les collaborations et je cherche une agence qui soit int√©ress√©e par mon profil.

Comment tes parents ont-ils vécu ta décision de te consacrer à la danse ?

Je ne vais pas vous mentir sur le moment ils n‚Äôont pas trop aim√© l’id√©e. Surtout mon p√®re qui n’a pas √©t√© tendre dans ses propos (en bon africain qui se respecte), je le cite¬†: ¬ę¬†ce que tu veux faire, c’est un m√©tier de guignol ! ¬Ľ. Je vous rassure, depuis son discours est beaucoup plus mod√©r√© parce qu’il voit que je me donne les moyens de vivre de ma passion et je partage aussi avec lui ce que je fais, ce qui le rassure. Ma m√®re, quant √† elle, suit √ßa de loin. C’est elle qui a temp√©r√© les choses avec mon p√®re. Ils ont compris que √ßa ne servait √† rien de me pousser vers des √©tudes qui ne m‚Äôint√©ressaient pas car ce serait contre-productif et une perte de temps. Maintenant ils me laissent faire, ils me font confiance et ils observent. Ils sont inquiets car pour eux la danse est un milieu tr√®s pr√©caire o√Ļ on peut vite mal tourner. Ils sont aussi conscients que nous vivons dans une √©poque dans laquelle ¬†le monde du travail et l’avenir des jeunes sont plus que incertains et les dipl√īmes ne sont plus gages de s√©curit√© √† l’emploi. Donc autant me laisser poursuivre mes r√™ves.

T’es-tu essay√© √† d’autres styles de danse? Lesquelles?¬†

J’ai essay√© beaucoup de styles diff√©rents :¬† afro, classique, moderne jazz, danse orientale, street jazz, hip-hop, house, dancehall, lady style et moderne, sans compter les stages d’initiation aux popping, locking, waking ou encore danses en couple. Mon truc √ßa reste les danses urbaines.

Peux-tu nous expliquer ce que sont les danses urbaines ?

Les danses urbaines ce sont les danses qui viennent de la rue, du quotidien et qui s’opposent aux styles plus ¬ę¬†acad√©miques¬†¬Ľ comme le classique ou le moderne. Elles demandent tout autant de rigueur et de pratique mais sont plus ¬ę¬†libres¬†¬Ľ et influenc√©es par une multitude de styles diff√©rents. Par exemple, la danse classique est une danse tr√®s rigoureuse qui demande une tenue de corps stricte, une ma√ģtrise totale de son corps et une technique tr√®s sp√©cifique. Cette danse est en totale opposition avec la Dance hall ou le hip-hop par exemple, qui sont beaucoup plus intuitives et libres dans le sens o√Ļ au del√† d’apprendre un pas, chaque danseur va se l‚Äôapproprier et l‚Äôinterpr√©ter diff√©remment, avec une √©nergie, un flow diff√©rent. Il n’y a pas de lignes √† suivre, comme en danse classique.

As-tu rencontré ou rencontres-tu des difficultés dans ta pratique de la danse ? 

La souplesse est mon principal handicap car je n’ai pas la chance d’√™tre naturellement souple. M‚Äôam√©liorer sur ce point est un de mes objectifs. Je manque √©galement de patience. Je suis actuellement en pr√©paration pour rentrer dans un centre de formation l’ann√©e prochaine. J’ai donc des entra√ģnements tous les jours dans 6 disciplines diff√©rentes et j’aime voir mes efforts payer rapidement ! Malheureusement, ce n’est pas comme √ßa que les choses se passent, il faut laisser au corps le temps d‚Äôenregistrer les informations. Autre qualit√© que je m‚Äôefforce de d√©velopper et ¬†cela ne s’applique pas qu’√† la danse¬†: ne pas se comparer aux autres, se focaliser uniquement sur soi et ses progr√®s et apprendre √† se faire confiance. Il faut aussi √™tre capable de rester concentr√©e et √™tre s√Ľre de soi car c’est √† partir du moment qu‚Äôon laisse le douter s‚Äôimmiscer qu‚Äôon se met des barri√®res mentales qui vont freiner notre progression. Il faut avoir un bon mental et √ßa se travaille tous les jours. Apr√®s bien s√Ľr il y a la question de l’argent. La danse c’est un budget et si on veut en vivre il faut √™tre polyvalent, ce qui veut dire aller s’enrichir aupr√®s d’autres professeurs et d’autres disciplines √† travers des stages en France et √† l’√©tranger, ce qui a un co√Ľt.

Peux-tu nous parler des opportunités qui se sont présentées à toi depuis que tu as commencé à danser ? 

La danse m’a permis de rencontrer d’autres danseurs et des chor√©graphes reconnus mais aussi de voyager. Mon exp√©rience la plus¬†significative restera la Jama√Įque. Un jour en 2015, une amie danseuse vient me voir toute excit√©e et me ¬†dit: ¬ęj’ai trouv√© un plan pour aller danser en Jama√Įque. Tu trouves l’argent, tu te d√©brouilles et on y va ! ¬Ľ. Deux mois plus tard je me retrouve √† Kingston en train de prendre des cours de Dance hall au sein du studio le plus reconnu de Jama√Įque dans le monde. On dansait tous les jours sous 40 degr√©s! Physiquement c’√©tait dur et intensif mais je pense que je n’ai jamais progress√© aussi vite. De plus, les professeurs nous ont √©galement introduit √† la culture Dance hall et tout ce qu’elle englobe. On √©tait en immersion dans la culture jama√Įcaine et avons tiss√© de nombreux liens. On avait tous un v√©cu diff√©rent et c’est en discutant avec la personne qui a organis√© le voyage que je me suis mise √† r√©fl√©chir diff√©remment √† mon rapport √† la danse. La danse te met vraiment face √† toi m√™me, qui tu es. Ce voyage en Jama√Įque m’a permis d‚Äôouvrir les yeux et de savoir que ce que je voulais vraiment faire dans ma vie c’√©tait danser. D’ailleurs, en rentrant j’ai dit √† ma professeur : ¬ę¬†je veux danser !¬†¬Ľ.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce que tu as appris de la culture Dance Hall et jama√Įcaine ?

La Jama√Įque c’est un pays pauvre avec une population tr√®s m√©tiss√©e du fait de son ¬†histoire coloniale. Cela est parfois source de conflits autant au niveau √©conomique que social.¬† Beaucoup pense que la Dance hall n’est qu’un style musical ou une danse, mais c’est bien plus que √ßa. La Dance hall s’inspire directement du quotidien, c’est r√©ellement le reflet d’une soci√©t√©, une culture. C’est la voix des classes les plus modestes, de la rue, un mode d’expression au travers de la musique et de la danse qui est devenu petit √† petit une r√©elle industrie.

La Dance hall est parfois per√ßue n√©gativement de l’√©tranger, comme une danse tr√®s sexuelle et m√™me par moment d√©gradante¬†pour la femme. Qu’en penses-tu ?

Il y a deux th√®mes tr√®s r√©currents dans le Dance hall¬†: la violence et le sexe que ce soit dans la musique ou dans la danse. Ces th√©matiques font parties int√©grantes de la culture Jama√Įcaine. A Kingston j’ai crois√© des gars qui se promenaient dans la rue avec des battes de baseball et des clubs de golf comme si de rien n’√©tait. Le sexe est un aspect tr√®s important de la culture jama√Įcaine qui est malheureusement per√ßu n√©gativement √† l’international, notamment¬†en raison des vid√©os de ¬ę¬†daggering¬†¬Ľ que l’on retrouve sur le net. Le ¬ę¬†daggering¬†¬Ľ c’est une danse qui imite l’acte sexuel de mani√®re violente et qui pr√©sente l’homme jama√Įcain comme une brute qui r√©duit la femme √† un objet sexuel. Dans la Dance hall, la femme est tr√®s sexualis√©e. Pour nous qui ne sommes pas jama√Įcains, cela est per√ßu comme une d√©gradation de la femme. ¬†Pour les jama√Įcaines, c’est tout √† fait normal. Cette sexualit√©, elles le revendiquent et l’assument totalement. Les jama√Įcaines¬†sont par ailleurs des femmes qui ont souvent confiance en elles et se sentent bien dans leurs corps. En fonction du sexe du danseur, on parle de ‚Äúmale‚ÄĚ ou de ‚Äúfemale‚ÄĚ Dance hall, car les femmes ont leur propre style. Les femmes peuvent faire des mouvements des deux styles alors que les hommes se contenteront de rester dans leur style. En ce qui concerne le ‚Äúdaggering‚ÄĚ, c’est avant tout du spectacle. La femme ne subit pas mais est au contraire participante active car c’est un moyen pour elle de se faire remarquer en tant que performeuse et se faire inviter dans des soir√©es: c’est un travail avant tout. La Dance hall c’est tout une culture. Ce serait r√©ducteur de la consid√©rer uniquement comme une danse ou un style musical.

As-tu déjà travaillé sur des plateau TV, ou des clips vidéos ? 

Etant donn√© que ce n’est vraiment que cette ann√©e que tout commence pour moi, je n’en ai pas encore eu l’occasion. De plus je n’habite pas encore √† Paris, mais je pr√©vois de m’y installer l’ann√©e prochaine.

Selon toi, quelles sont les qualités et les compétences dont on doit faire preuve pour réussir dans ce domaine ?

Je dirais savoir s’adapter et √™tre polyvalent, deux qualit√©s que je poss√®de par le fait de m’√™tre ouverte √† tous les styles et influences possibles pour avoir une danse riche et construire mon identit√©. L‚Äôhumilit√© est importante. Savoir garder la t√™te froide en toutes circonstances √©galement et surtout avoir un mental d’acier et accepter la critique. En effet, savoir se remettre en question est essentiel si l‚Äôon souhaite √©voluer et il faut √™tre travailleur car des heures et des heures d’entra√ģnements sont n√©cessaires pour avoir un bon niveau.

Comment te vois-tu dans 10 ans ? Des projets en tant que danseuse ?

10 ans c’est loin¬†! Mais j’esp√®re avoir dans√© pour quelques artistes tout en menant une carri√®re dans la mode. J‚Äôaimerais voyager, rencontrer pleins de gens et surtout √™tre √©panouie et heureuse dans ce que je fais. J’aimerais m’√™tre fait une place dans le monde artistique m√™me si c’est un milieu difficile et pouvoir √™tre fi√®re de dire ¬ę¬†je r√©ussis √† vivre de ma passion¬†¬Ľ.

Que penses-tu de l’image de la femme noire et m√©tiss√©e dans notre soci√©t√© ?

Je pense que nous sommes sous-repr√©sent√©es et que plus tu es claire mieux c’est, √† moins que tu ais de l’argent ou de l’influence. En France c’est assez tabou mais le racisme est bien pr√©sent. Il n’y a qu’√† voir dans le milieu de la mode avec le fameux ¬ęquota¬Ľ qui est aussi pr√©sent dans le monde de la danse. C’est assez paradoxal quand on sait que le milieu artistique pr√īne justement la libert√© et s’inspire de toutes les cultures du monde. Au Congo tout ce qui est clair fascine et est consid√©r√© comme ¬ębeau¬Ľ. Cette fascination pour la ¬ę clart√© ¬Ľ est un r√©el probl√®me pour les femmes noires car elle cr√©ait de r√©elles complexes qui poussent les femmes √† mettre des perruques et utiliser des produits √©claircissant qui ne sont pas sans danger pour leur sant√©.¬†√áa pousse la femme noire √† se d√©guiser pour ressembler √† ce qu’elle n’est pas alors qu’elle devrait justement √™tre fi√®re de ses attributs physiques, son h√©ritage. Pour les m√©tisses c’est encore un autre probl√®me. On est plus ou moins mises √† l’√©cart. Pour ma part en France je suis consid√©r√©e comme noire et quand je vais au Congo je suis juste une ¬ę¬†mund√©l√©¬†¬Ľ (la blanche). La soci√©t√© cherche trop √† mettre les gens dans une cat√©gorie et c’est ce qui cr√©e un malaise chez certaines personnes et g√©n√®re des conflits inter-raciaux et culturels alors qu’on devrait c√©l√©brer nos diff√©rences physiques et culturelles. Au del√† de nos couleurs de peau, nous sommes tous les m√™mes.

De ce fait, penses-tu que la femme non blanche est suffisamment représentée dans les médias?

Pas du tout¬†! En tant que ‚Äúfemme de couleur‚ÄĚ, si tu n’es personne tu n‚Äôexistes pas. Une femme noire ou m√©tisse va devoir ¬†travailler deux fois plus et faire face √† beaucoup d’obstacles pour r√©ussir, il n’y a qu’√† prendre l‚Äôexemple de la France pour l‚Äôillustrer. Des Hapsatou Sy, Karidja Tour√© ou des No√©mie Lenoir il y en a peu. Petit √† petit les choses progressent, on commence √† se r√©veiller et se faire entendre mais c’est encore difficile. Ou alors on reste cantonn√© √† certaines repr√©sentations ‚Äúexotiques‚ÄĚ et c’est bien dommage.

Si je te dis Ayika’a tu me dis ?

Je r√©ponds √©veiller les consciences, un mouvement, une sorte de r√©volution, un moyen de se faire entendre et d’√©duquer et faire avancer et √©voluer les mentalit√©s.

Aurais-tu un message à faire passer pour les lecteur-trices qui partagent cette passion et qui voudraient en faire leur métier?

N’√©coutez pas votre entourage (du moins les personnes qui croient bien faire mais qui ne font que vous parasiter avec leur n√©gativit√©). Faites ce que vous pensez √™tre bon pour vous. Si vous avez envie de faire quelque-chose, faites-le ! Que l’issue soit positive ou n√©gative, vous n’aurez pas de regrets parce que vous vous serez donn√© cette chance et toute exp√©rience est bonne √† prendre. Je n’en suis qu’au d√©but, une petite fille qui fait ses premiers pas, mais je donne mon maximum pour y arriver. Affaire √† suivre¬†!

Merci Alexane de nous avoir consacré cette interview. Pour suivre son évolution, rendez-vous sur YouTube et Instagram

 

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