1 – La genèse

Pour comprendre ce qui m’a donnée envie de créer ce projet, je partage avec vous non pas mon parcours mais mon sentiment, mon constat, mon histoire durant mes débuts dans le monde de la mode. Durant ces deux années d’expérience dans ce milieu et même avant, lorsque je recherchais des agences, j’ai remarqué qu’être une femme métisse ou noire peut être un handicap pour évoluer professionnellement.

Lorsque je me présentais aux agences sur Paris, malgré le fait que certaines d’entre-elles appréciaient mon profil, on me parlait toujours d’un système de quotas pour les femmes « noires ». En d’autres termes, les agences établissent un nombre maximum de mannequins noires et métisses qu’elles ne doivent pas dépasser. L’argument avancé semble être la ressemblance des femmes « non-blanches » les unes aux autres. D’ailleurs, il est arrivé qu’en agence quelques « bookeurs » (les personnes qui travaillent au sein de l’agence, sur les castings, contrats des modèles..) me confondent avec d’autres modèles métisses, avec qui je n’avais pourtant pas de ressemblance particulière. Qui plus est, certains ne prennent même pas la peine de retenir nos prénoms. Ceci me pousse à m’interroger : ces professionnels du milieu de la mode nous regardent-ils au-delà de notre couleur ?

« On a atteint notre quota de femmes noires »

Voici la phrase que l’on m’a trop souvent dite, voici la phrase que je ne suis jamais parvenue à vraiment comprendre, voici la phrase qui m’a poussée à réagir et à montrer à ces agences qu’elles font erreur et que toutes les femmes non blanches ne se ressemblent pas. Car en réfléchissant, cette phrase veut simplement dire que NOUS femmes non caucasiennes nous « ressemblons toutes ». Voici la phrase que je refuse de comprendre, parce qu’elle ne trouve aucun sens en moi. En effet, je suis une femme métisse, je suis le fruit d’une mère ivoirienne et d’un père français. Je n’ai pas honte de mes racines noires, d’ailleurs je suis née et j’ai passé plus de la moitié de ma vie en Côte d’Ivoire et j’y retourne très souvent encore aujourd’hui. Cependant, je pense que ne pas faire de distinction entre « noire » et « métisse » conduit à généraliser, uniformiser et à classer les gens en « communauté », sans prendre la peine d’en saisir la pluralité. Je suis une métisse noire et blanche, d’Afrique et d’Europe, j’ai donc le teint café au lait. Etre métisse, être noire sont des standards de beautés différents, et pourtant, souvent confondus en Occident et mis dans un même sac.

J’ai donc décidé de faire des recherches sur les sites des agences de mannequins et c’est ainsi que j’ai découvert que pour 10 agences en France, dont quelques-unes de renommée mondiale, il n’y avait en moyenne que 5 femmes noires et métisses pour environ 150 voire 200 femmes dans leur portfolio. Un constat alarmant, des chiffres aberrants, sachant que la sélection des femmes caucasiennes ignore « le quota limité ». Est-ce que ceci impliquerait que 5 femmes suffiraient à nous représenter toutes ?

Mon autre constat est aussi un choix par style. Lorsque les agences sélectionnent des femmes noires, elles se fixent les mêmes critères physiques. La tendance depuis ces quelques années, semble être la femme noire à la peau très foncée et à la tête rasée ou alors aux cheveux très courts, coupe à la garçonne, androgyne ou encore, avec peu de formes, très fine et grande, des traits ressemblants à la physionomie caucasienne. En ce qui concerne les métisses, c’est souvent les femmes aux cheveux curly et à la beauté angélique.

Je suis heureuse de voir des femmes non blanches dans les plus hautes sphères de la mode. La couleur blanche a été mise en avant comme l’incarnation ultime de la beauté pendant tant d’années. Il faut tout de même admettre que les choses sont en train de changer peu à peu. Certes, ceci est un progrès, mais la femme métisse et noire ne s’arrête pas à une seule « identification », tout autant que les femmes blanches sont différentes et ont chacune leur singularité.

Dans les quelques magazines haute couture qui mettent en scène des femmes noires, nous les voyons souvent arborer des boubous, des imprimés animaliers ou encore des couleurs flamboyantes, sans compter le maquillage souvent théâtral. Pour les métisses, les professionnels ont tendance à nous vouloir très naturelles, des maquillages toujours nude. Cependant, nous avons aussi le droit d’être sophistiquées, d’avoir des styles plus affirmés. Par exemple, même si je reste très souvent naturelle, il m’arrive d’afficher des styles divers, du sophistiqué, streatwear ou casual.

À ce propos, l’envie me prend de partager avec vous une de mes petites anecdotes. Au vu de mon ambition, j’ai réalisé dans le cadre de mon book (le CV du mannequin), des photos très mode: un peu femme fatale, toute une série en noir et blanc intéressante et sortant du cadre dans lequel je me sens enfermée (que vous pouvez retrouver en couverture d’article).

Je voulais me dégager de l’image de la petite « fille commerciale » qui forcément, me colle à la peau, et m’empêche de décrocher de gros contrats mode. Le but est de démontrer que OUI je peux suivre cette tendance, de femme métisse naturelle et commerciale, MAIS je ne suis pas que ça. Je m’épanouis aussi et surtout en touchant à tout.

Malheureusement, mon agence a jugé ces photos trop sophistiquées et pas assez « moi ». Comment prétendent-ils connaitre toutes les facettes de la personnalité d’une personne, je l’ignore ? Je ne vous cache pas ma déception. J’ai bataillé pour faire des photos différentes de ce que j’avais, dans l’espoir qu’elles soient ajoutées à mon book et surtout, dans le but d’observer une reconnaissance et une évolution; des efforts en vain.

Pourtant, je me reconnais dans ces photos, la personne que je vois, c’est MOI. Je ne suis pas vouée à avoir une seule image, j’ai une identité qui est multiple, je sais m’adapter à plusieurs styles. Etre mannequin ne devrait pas se résumer à une morphologie, une couleur de peau, un style vestimentaire ou un maquillage prédéfini par des professionnels de la mode.

Etre mannequin, c’est savoir dégager une émotion et un charisme, à travers une pause et ce, dans n’importe quelle situation, contexte et tenue.

C’est aussi pour cette raison que le projet Ayika’a a été créé. Il a pour but de montrer qui nous sommes réellement, montrer que la femme noire et métissée peut arborer des tenues traditionnelles ou occidentales, porter des tresses, des cheveux naturels ou des extensions par exemple. La femme noire et métisse n’est pas vouée à incarner une seule « identification » mais bien plusieurs comme pour toutes les autres. Il serait temps de le voir dans les mises en scène que les médias proposent pour ces beautés. Il n’y a pas une femme non blanche, mais PLUSIEURS.

2 – La mode au sein de l’hexagone

Comme je vous l’ai dit, je suis un mannequin français, qui vit en France et qui a débuté sa carrière à Paris. Maitrisant d’avantage le marché de la mode en France j’ai donc décidé de me concentrer dessus en priorité.

Le gros problème qui se pose actuellement en France, est un problème de représentativité. On m’a souvent dit «vous n’êtes pas représentative de la population française». J’ai du mal à comprendre. Quand je marche dans la rue, je vois une société plurielle. Ma question est donc qu’est-ce donc être « français » de nos jours ?

La plupart des filles qui ont participé au projet « Ayika’a » sont françaises, elles sont nées en France et y ont grandi. Elles ont une double culture, qui selon moi représente bien la France d’aujourd’hui qui est une France métissée et diverse. Si je prends mon propre cas par exemple, je suis franco-ivoirienne, mon père est français et ma mère ivoirienne.

Je suis née et j’ai grandi en Côte d’Ivoire jusqu’à l’âge de 16 ans, mais ce n’est pas pour autant que je ne connais pas ma culture française, mon père a toujours veillé à ce que je connaisse la France et son histoire. Ainsi je m’y suis régulièrement rendue en vacances. Mon grand-père à fait la Seconde Guerre mondiale et mon arrière-grand-père le chemin des dames à Verdun. J’ai toujours été élevée 50% à la française et 50% à l’ivoirienne, je pense que je représente bien la France d’aujourd’hui, non seulement de par mon origine, mais de par ma culture mixte.

La société n’est plus uniquement blanche ou noire, la France d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a 50 ans et il est temps que cela transparaisse paisiblement aussi dans le monde de la mode.

Comme il est difficile, voire impossible, d’évoluer en France en tant que mannequin noire ou métisse, beaucoup de filles décident de partir à l’étranger non par choix mais par nécessité. En France, dans le monde du mannequinat, très peu de femmes métisses ou noires réussissent au plus haut niveau, malgré quelques exceptions. Je trouve cela désolant, car nous sommes obligées de quitter notre pays de naissance et d’attaches pour espérer avoir un meilleur avenir. Nous savons que le métier de mannequin oblige à être souvent entre deux avions, mais malgré cela, nous avons tout de même un pays où nous sommes implantées, pays qui pour les métisses et noires françaises devient souvent un autre que la France.

3 – Le reflet de la mode actuelle et son impact sur l’estime de soi

En effet ne représenter dans les medias que les physiques identiques de femmes claires de peau, ne peut que générer des complexes profonds et des problèmes identitaires. Les femmes n’ont plus conscience de leur beauté, ce qui peut entraver le processus de construction d’adolescentes et femmes adultes. Certaines femmes n’ont peu ou aucune estime de ce qu’elles sont; plutôt compliqué de se sentir belle, quand les seuls modèles de beauté quotidiennement présentés sont à l’opposé de notre phénotype et surtout quand au quotidien on reçoit des réflexions dégradantes (« tu es belle pour une noire », « tes cheveux font sauvages », « tu es trop belle pour avoir un accent africain », « tu fais exotique » …) Vous voyez de quoi je parle ?

 

Malgré quelques évolutions positives ces dernières années, je suis récemment tombée sur une vidéo très pertinente qui s’intitulait « Pourquoi les hommes noirs n’aiment pas les femmes noires? ».

Découvrez la vidéo en question : 

 

 

Trois jeunes hommes échangeaient autour de cette problématique et disaient que tout provenait d’un complexe découlant de l’image que les médias renvoient de la femme noire. Elle est toujours représentée de la même manière, sans variété ni diversité, et souvent elle n’est représentée que de manière négative (bruyante, agressive, de petite vertu, théâtrale, animalière, etc). Elle est également vue comme « à part ». Par exemple récemment, la marque internationale de distribution de produits cosmétique Sephora, a sorti en magasin un stand de fonds de teint pour peaux noires avec comme slogan « teint ethnique ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la femme noire est à part ? Qu’être « ethnique » est réservé à une part de la population?

Nous sommes tous ethniques, c’est à dire issus d’ethnies au sens premier du terme. Alors pourquoi apporter cette précision uniquement pour les femmes noires? « pour teint noir » aurait suffi. Cela prouve que les professionnels de la mode nous voient encore comme des êtres à part et différents. Il est temps que cela cesse. Mettre des femmes noires, métisses dans les pubs implique de les prendre à leur juste valeur et non de façon stéréotypée.

Ces stéréotypes n’ont pas uniquement pour conséquence de reléguer les femmes noires et métisse au second plan, ils peuvent aussi avoir des conséquences bien plus graves pour la santé comme la dépigmentation de la peau qui reste encore un problème majeur au sein de la communauté noire.

Les médias et les acteurs de la mode jouent un rôle déterminant dans la construction de l’image que nous avons de nous-même et des autres. Il est donc important sinon crucial qu’ils s’ouvrent aux autres, que nous soyons tous représentés et non pas seulement une élite privilégiée.

« La femme noire ne fait pas vendre » ?

On m’a très souvent dit en casting que les femmes métissés et noires ne font pas vendre, et que c’est pour cette raison que les marques et magazines privilégient la couleur de peau blanche. Je ne comprends pas trop l’argument avancé.

Saviez-vous que ce sont les femmes noires et métissés qui dépensent le plus en produits cosmétiques ? Ainsi je suis surprise de voir les professionnels soutenir cette idée.

J’ai aussi entendu dire que ces femmes sont minoritaires en Occident et constituent un faible pourcentage de la population et que c’est la raison pour laquelle on ne nous représente pas d’avantage. A cela je réponds qu’il n’y a pas que des blancs en Occident, mais des personnes d’origines multiples, l’argument du « chiffre » ne tient plus… Prise de conscience et marketing sont donc compatibles !

Certaines femmes caucasiennes disent qu’elles ne se reconnaissent pas dans notre image. Ce serait donc pour cela que les directeurs de casting refuseraient d’inclure des femmes non caucasiennes dans les publicités et magazines…

Mais pourtant quand je vois une femme blanche dans les publicités je n’ai pas de mal à m’identifier au produit, vêtement ou autre qu’elle essaye de vendre? Que je n’ai pas de mal à m’identifier à elle car je n’ai jamais véritablement eu d’autre choix que d’essayer de me retrouver dans des femmes blanches. Pourquoi l’inverse serait-il irrationnel ?

Lire article sur le sujet: http://bit.ly/2pSXl0A

4 – Pourquoi une absence de profils mode au sein de Ayika’a ?

J’ai choisi des modèles « non professionnelles » et pas uniquement des profils mode car mon but est de montrer des femmes, toutes ces femmes,  si peu ou pas représentées, mais qui pourtant sont bien là et ne demandent qu’à exister. Ces femmes ont le droit de se sentir représentées à leur juste valeur et pas forcément de manière stéréotypée.

J’ai tenu à ajouter des femmes métisses dans mon projet car je suis moi-même une femme métisse. Je trouvais cela important et primordial car nous sommes fréquemment vues comme « noires » ou comme « blanches », selon où nous nous trouvons,  mais rarement comme métisses à part entière.

J’aimerais que les gens sortent de cette mentalité réductrice et qu’ils acceptent de voir les noires et les métisses, pour ce qu’elles sont, sans systématiquement chercher à les catégoriser. Pour résumer, tout ce qui change de la peau très blanche est, immédiatement, considéré comme « étranger », « exotique » ou « noir »

Pour conclure, je tiens à ce que vous sachiez que mon projet aspire à mon rêve. Je rêve d’une beauté plurielle dans le milieu de la mode, mais encore plus d’une beauté plurielle de femmes non caucasiennes et qui seraient mises en avant par les médias.  J’aimerais que demain, ma fille, ou ma petite sœur de 11 ans, puissent avoir plusieurs modèles auxquels s’identifier.

5 – Qu’est ce le projet Ayika’a m’a apporté ?

En tant que initatrice et chef de projet, j’ai eu la chance de mener mon projet du début à la fin. Du management des équipes, au suivi budgétaire en passant par le choix des prestataires, j’ai dû prendre des décisions et faire face aux erreurs du « Jeune entrepreneur ».

« J’ai du prendre des décisions et faire face aux erreurs »

C’est en faisant ces erreurs que j’ai pu prendre conscience que la vie d’entrepreneur n’est pas chose simple. Bercée par ma passion et ma détermination j’ai prouvé à mon entourage que j’étais capable de transformer une simple idée en un réel projet.

La conception d’AYIKA’A m’a conforté dans mon choix de me lancer dans l’entreprenariat tout en continuant à défendre les intérêts très souvent oubliés des minorités.

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