Partie 2 : Le métissage

            Je ne me lasse jamais de constater à quel point les gens ont du mal à concevoir le métissage. Pour eux il s’agit simplement d’un phénomène biologique, du mélange de deux personnes de « races » différentes, et rien de plus. L’un des métissages les plus communs, ou du moins celui auquel on pense de manière quasi automatique lorsqu’on parle de « Métis », est celui issu du mélange entre un(e) blanc(che) et un(e) noir(e). Pourtant, bien d’autres métissages existent qu’il ne faut pas mettre de côté, comme le métissage eurasien entre un asiatique et une européenne. Pourquoi cette prédominance du métissage afro-européen dans les mentalités me direz-vous ? Peut-être parce que du fait de la traite négrière les Noirs se sont retrouvés un peu partout dans le monde, se mélangeant donc, bon grès malgré, avec les différents « peuples » qu’ils étaient susceptibles de rencontrer. Ici je ne parlerais que de ce métissage afro-européen, d’abord parce que c’est celui auquel j’appartiens, mais aussi parce que si vous allez faire un tour dans la galerie photo de ce projet vous verrez que c’est celui que nous avons choisi de mettre en avant.

            Pourquoi spécifier qu’il s’agit bien de Métisses et non de femmes noires ?

Avant même la sortie du projet, cette interrogation a animé bien des débats sur les réseaux sociaux. Pour nombre de gens qui se sentaient concernés par la question le problème était le suivant : les Métisses qui se revendiquent Métisses, et non Noires, le font car elles ont honte de leurs racines noires. C’est un constat légitime lorsque l’on voit à quel point les questions de colorisme (hiérarchiser les membres d’une communauté en fonction de la clarté de la peau) continuent d’être prégnantes en Afrique, en Europe et surtout aux Etats-Unis (sans oublier les Antilles). Plus on est clair, et mieux c’est : cette réalité, qui était déjà de mise au temps de l’esclavage puis dans les années 1950 lors de la ségrégation, produit toujours des effets notables de nos jours. Etre clair(e) signifie se rapprocher des standards de beauté occidentaux, mais aussi de manière beaucoup plus pragmatique (et désolante) bénéficier de meilleurs droits que les personnes à la peau plus foncée.  Prenez l’exemple du test du sac en papier qui était de mise dans certains Etats américains à l’époque de la ségrégation : tous les Noir(e)s plus foncés que le sac en papier n’avait pas le droit de voter. Aujourd’hui encore, les Métiss(e)s, ou les Noir(e)s clairs de peau, continuent à bénéficier d’un certain nombre d’avantage sociaux. Dans son superbe ouvrage La Condition Noire (que je vous invite chaudement à lire), Pap Ndiaye explique que les Métis(e)s ont de plus fortes chances d’avoir accès à un emploi stable, et sont moins exposé(e)s à des situations de racisme (Pap Ndiaye se base sur une série d’entretiens qu’il a réalisé et il faut faire attention à ne pas faire de ses propos une généralité grossière ! Lisez le livre, vous serez fixés).

On comprend donc comment le fait d’être clair(e) (ou métis(se)) occupe une place particulière au sein de la communauté noire. Conscient(e)s des avantages que leur couleur claire pouvait leur procurer, de nombreux Métis(ses) se sont mis(es) à rejeter leur partie noire voire même à oppresser les Noir(e)s pour se rapprocher de la majorité blanche. Ce sentiment de supériorité n’a malheureusement pas totalement disparu et aujourd’hui encore certain(e)s Métis(ses) font preuve d’une fierté malsaine quant à leur couleur de peau. Il y a peu de temps j’entendais une jeune Métisse s’étonner qu’un garçon sur lequel elle avait des vues ait fait le choix de sortir avec une Noire plutôt qu’avec elle car (je la cite), « Les Métisses sont quand même plus stylées ». Mais les Métis(ses) ne sont pas seuls à cultiver ce sentiment de supériorité, la culture populaire y est pour beaucoup. Il n’est pas rare d’entendre des chansons de rap qui vantent les mérites et la beauté des Métisses, ou des « tismey curly » pour être plus exacte, de voir dans des clips de musiques des Métisses qui sont mises en avant comme l’archétype de la belle femme que le chanteur tente à tout prix d’avoir, et beaucoup plus rarement des femmes noires qui ont plutôt tendance à incarner les amies au second plan. Il est évident que d’une certaine manière cela ne peut qu’inciter les femmes noires, d’autant plus celles qui sont jeunes, à développer des complexes tenant à leur couleur de peau. Et c’est pour cela que partout dans le monde, les crèmes de dépigmentation de la peau sont encore trop souvent commercialisées et utilisées, nourrissant l’espoir vain d’un jour devenir métisse. C’est pour cela qu’être métisse est trop souvent synonyme de perfection, d’une perfection illusoire et destructrice, qui crée plus de dissensions et de conflits qu’elle ne fait d’heureux.

            « Il ne faut surtout pas que je bronze trop ! », me disait une fois une jeune fille d’origine camerounaise au teint clair, « Cet été sur les plages, je vais faire la Métisse et tout le monde me regardera ». Je ne savais pas trop si je devais rire ou pleurer face à tant de naïveté et d’innocence de la part d’une jeune fille qui, au fond, se comportait comme toutes les filles de son âge, excitée à l’approche de l’été et des vacances, inconsciente du poids de ses mots, inconsciente des schémas de pensée biaisés qu’elle emprunte et conforte.

Ayant tout cela en tête, il est vrai que revendiquer son métissage et corriger les gens d’un « Non je suis Métisse » lorsqu’ils vous qualifient de Noire, parait compliqué sans être accusée de rejeter ses racines noires. C’est pourtant le pari que nous nous sommes lancé à travers ce projet. Montrer qu’être noir n’est pas un mot valise dans lequel on range tout ce qui n’est pas blanc sans aucune considération pour les différentes variations qu’il peut y avoir. Au fond dire qu’une personne Métisse est nécessairement Noire revient pour moi à lui retirer le droit de s’identifier à sa partie blanche, c’est comme si on faisait le « choix » pour elle, elle est Noire et puis c’est tout. Il me semble que c’est justement cette incapacité de la majorité des personnes à percevoir les Métisses comme telles, en essayant systématiquement de les mettre dans les cases de « Noires » ou « Blanches », qui est à l’origine des crises identitaires que les Métisses sont susceptibles de traverser. Etre Métisse ne parait pas pouvoir être une identité propre, il faut être soit Noir, soit Blanc, mais pourquoi choisir à tout prix ? Trop clair pour être Noir et trop foncé pour être Blanc, la clef du problème ne se trouverait-elle pas justement dans cet entre-deux irrésolue ? Il est temps de donner la possibilité aux personnes métisses de se créer une identité métisse dans laquelle ils ou elles puissent se retrouver pleinement. Cela passe avant tout selon moi par la nécessité, sinon l’obligation, de reconnaître les Métis comme des Métis(es) et non comme des Noirs ou des « bounty ».

            Car oui il est important de préciser que si les métisses sont fréquemment assimilées à des Noirs, ils ne sont généralement pas considérés comme blancs, d’où le terme de « bounty » utilisé pour renvoyer aux Noirs qui « jouent au Blanc ». Typiquement un « bounty » est une personne noire qui aurait un « comportement de Blanc ». Les guillemets me paraissent nécessaires car je ne suis pas convaincue qu’il soit vraiment possible d’avoir un « comportement de blanc » ou un « comportement de noir ». Au fond, chacun projette dans ces catégories inventées ses conceptions, présupposés voire même idéaux de ce qu’être Noir ou être Blanc devrait signifier. Un « bounty » serait donc quelqu’un qui écoute de la « musique de Blancs » (par exemple du Taylor Swift), « parle comme un Blanc » (il me semble que cela veut dire sans faute de français), bref qui fait tout ce qu’un Noir ne serait pas censé faire justement parce qu’il est Noir. Sans rentrer dans le détail de tous ces spécificités qui sont associées aux Blancs et dont les Noirs seraient dépourvus, je trouve ça intéressant de voir que les Métisses subissent un « procès en africanité » au même titre que certains Noirs. En d’autres termes les Métis sont jugés en fonction de s’ils se comportent oui ou non comme de « vrais Noirs ». Cela fait sens, si l’on considère que les Métis sont au mieux des Noirs un peu clairs et au pire des Noirs « francisés » ou des « bounty ». L’idée même qu’un Métis aurait des « goûts de blanc » parce qu’il est Métis, et donc à moitié blanc, ne semble logique pour personne, conséquence de quoi les Métis peuvent être amenés à rejeter cette partie d’eux. Ils choisissent un « camp » parce qu’ils savent que s’ils ne le font pas, d’autres s’en chargeront pour eux.

            Une amie m’a un jour dit « Mais Safia à quoi bon revendiquer à tout bout de champ que tu es Métisse puisque le monde entier te voit comme Noire ? Accepte-le et va de l’avant ». Il est vrai que nager constamment à contre-courant en essayant de défendre une réalité qui est vastement rejetée est épuisant et je comprends les métisses qui font le choix de s’identifier comme Noirs (et plus rarement comme Blancs car les Blancs ne considéreront jamais un Métis comme l’un des leurs). Moi-même il m’est arrivé d’être tentée de le faire. Et puis je vois ma mère, ma grand-mère et toute ma famille blanche et je me rappelle que non je ne suis pas Noire, je suis Métisse. Je me rappelle que choisir c’est avant tout renoncer. Devrais-je renoncer à une partie de moi-même pour contenter une société incapable d’ouvrir les yeux ?

            Il s’agit peut-être d’une vérité difficilement compréhensible mais c’est la ligne de vie que moi-même et les autres Métisses qui avons participé au projet essayons de suivre quotidiennement et c’est ce que nous avons essayé de transmettre dans ce projet. A une époque où les Métisses sont de plus en plus visibles, il me parait important de s’interroger en profondeur sur comment considérer ces générations nouvelles (ou pas puisque le métissage des populations remonte à bien longtemps déjà). Etre hybride n’a rien de fâcheux, cela peut au contraire se révéler très enrichissant puisque cela permet de faire le pont entre des groupes parfois ennemis, de naviguer entre plusieurs cultures, entre plusieurs langues, bref entre plusieurs mondes. Etre Métisse c’est pour moi être « à trait d’union », c’est être « Noir -Blanc », « Blanc – Asiatique » ou encore « Noir – Asiatique ». C’est une réalité qu’il faut accepter et avec laquelle il faut apprendre à grandir et évoluer. Les Métisses existent bel et bien, à nous d’apprendre les voir pour ce qu’ils sont et de déconstruire nos mentalités pour évoluer vers une société plus ouverte qui ne fixe ni n’assigne les identités de certains.

Safia Dos Santos

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