Je m’appelle Andie, j’ai 22 ans et je suis actuellement en école d’assistante de service sociale. Je suis la dernière d’une famille de trois enfants et je suis issue d’un couple mixte.
Ayant récemment intégré l’équipe d’AYIKA’A, c’est avec plaisir mais aussi avec beaucoup de volonté que j’ai moi-même voulu témoigner de ce conflit entre Antillais et Africains.

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Cela fait plusieurs années déjà que des articles ou vidéos ayant comme intitulés « Antillais versus Africains » circulent sur internet mais je n’ai jamais pu de moi-même laisser des commentaires. Enfin si je le reconnais, j’ai déjà laissé ma façon de penser une seule fois mais c’est tout.

En effet, mon père est guadeloupéen catholique et ma mère togolaise musulmane avec des origines béninoises. Je précise leur confession religieuse car je voudrais vraiment appuyer sur la particularité de leur couple et de mon métissage.
Sinon, j’ai grandi dans une ville en banlieue parisienne où la diversité était et est encore toujours très présente.

Comme la majorité de la population guadeloupéenne, mon père a reçu une éducation chrétienne très stricte.
Et comme la majorité des membres de son peuple issu du Nord du Togo, ma mère a reçu une éducation musulmane très stricte.
Ma mère est issue d’une ethnie du Nord du Togo, appelés Kotokoli ou Tem et descendante d’un groupe de commerçants musulmans venus de Tombouctou, une ville du Mali. On retrouve aussi ce peuple en Côte-D’ivoire, au Burkina Faso ou encore au Ghana, où il contribue à la diversité du pays.

Mais qu’est-ce que veut dire ne pas être “assez africaine” ni “assez antillaise” ? C’est la question que je me pose car trop souvent je l’ai entendue. Personnellement, je ne pense pas pouvoir ni vouloir me calquer à un critère prédéfini. À quoi cela servirait-il ? Je ne pense pas que cela soit important. Je ne vais pas cacher que j’ai souffert de mon métissage car des deux côtés, j’ai souvent été rejeté.

En effet, lorsque les gens me questionnaient sur mes origines et que je leur répondais, ils répliquaient « arrête tu mens, tu n’es pas guadeloupéenne » ou « ah ouais, mais tu as déjà été en Guadeloupe ? ou est-ce que tu comprends le créole même ?»
J’ai même aussi eu droit à « mais ton père ressemble grave à un Africain et il est noir foncé de peau donc comment ça il est guadeloupéen ? ».

Apparemment, il faut entrer dans une « case » pour le justifier et c’est justement ça qui me dérange. Justifier quoi ? Je ne pense pas que ce soit nécessaire de justifier ma morphologie, mon origine ni même mon apparence. Je suis comme ça c’est tout. Rendez-vous compte du nombre de personnes qui sont facilement touchées par de tels propos et qui par conséquent seraient anéanties par ces paroles ?

De nos jours, ces situations existent encore. Lors de ma rentrée en septembre dernier, je m’étais particulièrement entendue avec une guadeloupéenne. Cela fait toujours plaisir d’avoir des personnes de mêmes origines que toi dans sa classe. Une fois, je lui ai dit « mais ****** tu es ma petite sœur, tu es ma compatriote ». Elle m’a répondu par « non je ne suis pas ta petite sœur. C’est quoi ces Africains qui croient qu’on est tous frères et sœurs ? ». Qu’elle le dise avec humour ou pas, cela veut tout dire.

Il y avait beaucoup de curiosité mais, bien souvent c’était plutôt de la méchanceté gratuite et de l’ignorance : « elle fait trop la meuf parce que son père est antillais ». Déjà je n’ai jamais menti sur mes origines, j’ai toujours revendiqué les deux côtés, bien que je connaisse beaucoup moins ma culture togolaise. Et dieu seul sait à quel point beaucoup d’enfants métissés Antillais/Africains n’osent pas parler de leur côté africain. Pourquoi ? Est-ce honteux ? Je ne sais pas.

Des exemples précis dans ma mémoire sont toujours présents. J’ai connu particulièrement une personne qui était également métissée Africaine/Antillaise. Ses parents étant séparés, cette fille n’osait pas dire qu’elle était d’origine africaine par son père. La raison ? Elle disait qu’elle ne vivait pas avec lui et qu’elle n’a jamais été en Afrique. Pourtant j’ai le souvenir qu’elle voyait régulièrement son père et sa famille paternelle.
Je veux bien admettre une absence de culture d’un côté mais de là à faire abstraction là-dessus. On ne pourra jamais nier ou renier une partie de nous-même.

Et puis je n’étais pas au courant que c’était une mode d’être caribéen…

Dans mon travail d’étudiante, des collègues avec qui je m’entend super bien pourtant, n’hésitent pas à me lancer des « pics » quand ça leur chante « Pff, pourquoi tu te coiffes ainsi ? tu fais la coiffure des antillais là », « ton papa antillais là », « tu n’es pas assez Africaine pour moi. Tu n’as pas souvent été en Afrique et en plus de ça, tu ne sais même pas parler ta langue maternelle ».
Je vous cache pas qu’avec l’habitude, cela ne me fait plus rien.

Mais cela prouve qu’il y a un profond malaise entre les deux communautés et qu’on ne peut pas nier. C’est sur cela qu’il faudrait interroger par la suite…

De plus, ma mère a elle-même été rejetée par la famille de mon père. Elle a beaucoup souffert de regards, réflexions ou ricanements malsains. Mais la chose la plus grave qu’elle m’ait raconté, c’est qu’une de mes tantes paternelles lui a lancé un beau jour d’été 1996 (j’avais quelques mois) en vacances en Guadeloupe, « SALE AFRICAINE », après une énième dispute…

Lorsque ma mère me raconte toutes ces anecdotes et épreuves qu’elle a dû endurer toute seule, je suis à chaque fois profondément touchée et triste pour elle mais aussi pour toutes ces personnes si ignorantes !

En fait, elle subissait avec mon père également leur couple mixte. Dès qu’ils se sont mis ensemble à la fin des années 80, ils ont tous les deux étés confrontés à pas mal de préjugés. Pour mon père c’était à base de « elle est avec toi pour les papiers. Après elle partira » et pour ma mère c’était à base de « c’est un antillais donc il n’est pas sincère. Ce sont des hommes à femmes et il te fera du mal ».

Le fait que j’ai aussi essuyé pas mal de remarques à propos de mon métissage ont fait que je me sens totalement entre les deux et je suis bien comme ça. Après tout, pourquoi choisir ? C’est le propre de l’Homme, il faut choisir sinon nous sommes dans le flou. Mais est-ce vraiment comme cela que ça marche. Je ne pense pas. On a le droit de ne pas avoir de choix à faire. Tout n’est pas question de choix et parfois le choix c’est de faire comme le coeur nous dicte. Mon coeur est avec les deux : aussi bien l’Afrique que la Caraïbe.

Puis, ce serait malheureux d’avoir à choisir entre mon père et ma mère. Je ne le ferai pour rien au monde. Et si j’ai longtemps eu une haine envers les antillais, je ne peux pas nier que j’ai été élevée quasiment qu’avec la culture guadeloupéenne. Depuis ma naissance jusqu’à ce jour, c’est en Guadeloupe que j’ai passé mes grandes vacances. Je comprends le créole et je connais toute ma famille guadeloupéenne (proche ou éloignée).
En revanche, je n’ai été que deux fois en Afrique, je ne comprends pas ma langue maternelle et je ne connais pas toute ma famille maternelle. Cependant, je n’ai jamais nié une seule fois mon héritage maternelle.

D’autre part, il est vrai que l’histoire a fait que notre peuple noir ait été beaucoup trop bafoué, déchiré et détruit complètement. Le colon a fait bien fait son travail de manière à ce qu’il puisse bien régner sur nous.
Il est clair que les séquelles de l’esclavage sont beaucoup trop fortes aux Antilles comme en Afrique.

Nous avons vécu trois siècles d’esclavage et c’est plus qu’évident que nous en souffrons toujours.
Certains antillais n’arrivent pas et n’assument pas entièrement leurs racines africaines. Ils préfèrent à chaque fois appuyer sur le fait que d’autres influences ethniques/culturelles ont traversé nos îles (choses que je ne nie pas). Ce qui fait qu’actuellement les populations antillaises sont plus que métissées.
Les blancs, les noirs, les indiens et les métis se sont énormément mélangés, volontairement ou pas.

Point sur l’esclavage…

Puisque le colon « privilégiait » les métis donc ceux qui avaient la peau claire, cette distinction perdure toujours actuellement dans les sociétés antillaises. Un homme ou une femme chabin(e), donc à la peau claire, aura toujours d’avantage d’éloges qu’un homme ou une femme noir(e).
Car la peau noire renvoie à l’Afrique, aux malheurs, à tout ce qui était laid et sans considération. Il y a donc déjà ce complexe de couleur de peau dans le sens où dans les sociétés occidentales et dans nos propres sociétés, on renvoyait ce critère de beauté dans tous les médias. Ce qui a beaucoup engendré de gros complexes chez les populations Antillaises/Africaines et même aujourd’hui encore…
Et j’ai donc déjà souvent entendu des « oui mais nous on est clairs » ou « vous êtes clairs, pas noirs comme nous ». Je me souviens d’une anecdote que mon père racontait à propos d’une histoire d’amour vécu en Guadeloupe avant son arrivée à Paris. « Je sortais avec une fille chabine puis une fois elle m’a insulté et a dit que j’étais trop noir pour elle. Je l’ai tellement injurié » …

Et pourtant à l’époque de l’esclavage, les métis étaient justes privilégiés de quelques travaux.
Mais le statut d’esclave leur était toujours attribué au même titre que les esclaves noirs. Et les blancs ne les ont jamais considérés comme des leurs.

Il y aussi le fait qu’on ait toujours montré une mauvaise image de l’Afrique à travers les médias (guerre, famine, génocide, pauvreté) et que cela pousserait certains antillais à ne pas vouloir qu’on les assimile à l’Afrique. Car pour eux, c’est soit une « honte » ou c’est tout simplement pas « pareil » qu’aux Antilles. Mais je ne pense pas qu’il faille avoir honte. Il est important d’avoir conscience de son histoire, mais il l’est encore plus de la respecter et de l’assumer entièrement. Peu importe son ampleur et en acceptant autant le négatif que le positif. Car selon moi, il n’y a que de cette manière que l’on avance réellement dans son coeur comme dans sa vie courante.

Je veux aussi mentionner le fait que certains antillais se croient supérieurs à leurs confrères Africains. Et dans l’autre sens, certains Africains expriment une certaine haine envers les antillais car eux sont « français », ils ont déjà la « nationalité », c’est beaucoup moins « difficile » à leur arrivée en France, ils s’y croient beaucoup à l’aise car ils sont plus « clairs » …

La rivalité entre femmes Africaines et femmes Antillaises est aussi un point à souligner. J’ai souvent rapporté les propos de femmes africaines qui trouvaient les antillaises trop “hautaines”, “arrogantes” ou encore “exigeantes”. Et des antillaises m’avaient personnellement rapporté qu’elles trouvaient les Africaines trop “jalouses” ou “envieuses”…

Je me souviens enfin de ce collègue d’origine africaine qui m’a un jour avouée « j’ai déjà essayé avec les femmes antillaises et je n’ai pas pu. Elles font trop de chichis [caprices], elles sont trop exigeantes et ont des manières de blanches » …

De nombreux éléments liés à notre histoire et à notre passé font que la relation entre Caribéens et Africains est très compliquée. Si beaucoup ont fait la paix avec notre histoire et cherchent simplement à créer une unité, d’autres sont beaucoup trop restés dans le passé et dans la haine… À l’heure actuelle, nous subissons toujours ce que l’on appelle l’esclavage moderne dans les différents sens du terme. Si nous nous référons aux dernières actualités, la situation des esclaves noirs en Libye a suscité de nombreuses indignations chez les Caribéens comme les Africains.

Cependant, des caribéens ne se sont pas forcément reconnus dans cette triste réalité. Pourquoi ? Parce que ces hommes étaient tout simplement « Africains » et qu’eux ne se sentent pas Africains. Cette situation n’ayant pas touché leurs terres (leurs îles) et seulement la terre africaine, ils n’ont pas compris la réelle nécessité de leur implication.

Si nous nous référons à la dernière polémique sur la Miss Martinique qui concourait pour la célèbre élection de Miss France, nous avons eu encore une énième preuve que le problème est encore trop ancré entre les deux communautés. La candidate qui est âgée de 21 ans, arborait fièrement un afro avec ses cheveux crépus. Et à quelques jours du soir de l’élection, ses propres compatriotes martiniquais l’ont insulté de « noire Africaine » ou ont eu des propos tels que « pourquoi elle fait l’Africaine. On dirait une Africaine ».

Ou pire encore, selon mes cousines du côté paternelle (donc 100% guadeloupéennes), lorsque fin 2013, Flora Coquerel devient Miss France 2014, certaines personnes guadeloupéennes « auraient cru » que Flora n’était pas Africaine mais plutôt Antillaise car elle ne « ressemblait pas à une Africaine » et qu’en Guadeloupe il y a beaucoup de Coquerel… Là encore ce ne sont que des idées reçues. Le chemin paraît long.

Et parlant des mêmes cousines qui ont grandi en Guadeloupe, elles m’ont rapporté plusieurs fois que lorsqu’elles étaient au collège ou au lycée, elles aimaient beaucoup avoir recourt aux tresses. C’était une façon de gagner plus de temps le matin avant d’aller en cours mais elles aimaient surtout la variété de modèles ou de coiffures qu’elles pouvaient faire avec.
Mais pourtant, nombreux de leurs amis n’aimaient pas ce « genre » de coiffure et ils répétaient exactement sans cesse cette phrase « pourquoi vous faites cette coiffure ? arrêtez parce que après on va vous prendre pour des Africaines…»
Je veux bien comprendre que l’art de tresser les cheveux avec des mèches n’est pas propre aux routines de beauté de la femme antillaise mais de là à dénigrer la femme Africaine, c’est complètement triste et absurde.

Pour moi, ce conflit entre les deux communautés vient de là. Il y a trop de préjugés, trop de façons de penser fausses ou de mépris qui ne collent pas avec la réalité. Et ces mêmes personnes qui osent mépriser ainsi, n’osent pas ou ne veulent carrément pas aller au-delà de leurs préjugés. Je le répète, les séquelles de l’esclavage sont trop présentes et cela des deux côtés. Et c’est surtout l’ÉDUCATION qui doit primer sur tout.

Oui, car pour moi c’est une question d’éducation. Beaucoup n’ont pas cette idée de lire, s’informer, de chercher ou d’avoir une certaine curiosité. Beaucoup connaissent leur histoire comme d’autres ne la connaissent pas… Donc c’est de là que fusent les idées fausses.

À mon sens, il faut que l’Africain (pas tous, je précise) comprenne qu’il est difficile de vouloir à chaque fois rattacher l’Antillais à l’Afrique car à l’heure actuelle, nous avons beaucoup gardé de l’Afrique comme nous en avons beaucoup perdu. Dans notre vie quotidienne, cela se ressent beaucoup et il ne faut surtout pas oublier que c’est toute une identité « nouvelle » donc une identité antillaise qui s’est créée à partir de nombreuses influences : africaines, européennes et asiatiques. Donc nous ne pouvons pas qualifier la culture antillaise d’exclusivement africaine.

Dans un autre sens, il faut que l’antillais (encore une fois, pas tous) se détache de la mauvaise image qu’on ne cesse de montrer dans les médias. Leurs ancêtres Africains ont été forcés d’abandonner leurs cultures/racines pour ne pas avoir à subir des sanctions très sévères.  Mais il ne faut pas oublier avant tout que des racines africaines ont résisté dans les îles. Et de la même manière qu’il peut reconnaître ses racines européennes, c’est au même titre qu’il devrait reconnaître ses racines africaines.

Enfin, je pense aussi qu’il est très facile de vouloir assimiler un peuple à l’Afrique ou de s’auto-proclamer Africain comme ça. Déjà qu’est-ce que c’est d’être Africain ?
Selon moi, être Africain n’est pas seulement une origine ou une couleur de peau mais c’est plutôt une identité, une histoire douloureuse, des peuples, du savoir, de la connaissance…

Andie Oxybel