Depuis longtemps une question m’occupe l’esprit comme un équation impossible à résoudre. Pourquoi est-ce que lorsque des personnes non-blanches se rassemblent et portent des actions communes, ces dernières sont systématiquement accusées d’être « communautaristes » ? Les personnes blanches sont dans un entre-soi permanent. Pourtant cela ne choque ni ne dérange personne.

« Appartenir à une communauté »

De manière très simple, le terme de communauté est utilisé pour renvoyer à un groupe d’individus qui partagent un ensemble de caractéristiques communes (ethniques, linguistiques, religieuses, etc). C’est pourquoi il est possible de parler de « communauté nationale ». Car à la base même de toute nation se trouve un groupe d’individus qui parlent la même langue, partagent les mêmes valeurs et croient en le même Dieu (pour ce qui est d’avant l’avènement de l’Etat laïc en France). En France, l’idée s’est très vite imposée que ladite communauté nationale ne pourrait pas elle-même être divisée en « sous-communautés », composées d’individus réfractaires qui refuseraient de s’intégrer à la majorité nationale. Les français sont donc français avant d’être quoique ce soit d’autre. Toutes leurs particularités propres doivent être laissées de côté au profit du fameux « vivre ensemble ».

      La France ne reconnait pas les communautés, elle est « color blind » (qui ne voit pas les couleurs). Elle ne reconnait que les citoyens français, ces hommes et ces femmes qui adhèrent aux valeurs de la République. Cela semble beau sur le papier, tous ces individus prêts à mettre leurs différences de côté pour le bien commun de la nation. Mais faute d’avoir su se renouveler avec l’arrivée de nouveaux visages en France, cet idéal de pensée s’est en fait épuisé au point d’être devenu obsolète.

Mais encore?

En réalité il semblerait que la France ne se soit pas préparée, au moment des décolonisations, à voir débarquer sur son territoire les populations anciennement colonisées. Et encore moins à l’idée que ces populations auraient un jour des enfants aussi français que des Bretons. Incapable d’adapter son discours à cette nouvelle réalité, la France se serait contentée de modifier son discours colonial pour qu’il s’applique à ces nouveaux « colonisés de l’intérieur ». Il s’est donc agi pour la majorité française de rejeter dans l’altérité ces minorités venues d’ailleurs. « Assimilez-vous ou partez » voilà la pensée qui semble se trouver en filigrane de tous les discours identitaires en France de nos jours.

Alors non, des communautés en France il n’y en a pas car il ne peut pas et ne doit pas y en avoir. Il n’y a que des français. Et pourtant, que les noirs, arabes, métisses ou asiatiques soient nés en France ou pas ils seront toujours renvoyés à leur origine extra-française. Pourquoi ? D’abord parce que, malgré toutes les limites qu’une telle conception de la francité comporte, dans la pensée commune être français c’est avant tout être blanc. Parce que des immigrés de première, deuxième ou troisième génération restent avant tout des immigrés (je me demande combien de générations d’immigrés suffiront à ce qu’on les qualifie enfin de français). Mais aussi parce que cet universalisme républicain qui veut que tous les français appartiennent à la communauté nationale, est faussement inclusif et réellement excluant.

L’assimilation à ladite « communauté française » est-elle véritablement possible ? Qui est ce français type auquel tous les migrants de France doivent s’assimiler, et surtout, est-il aussi universel qu’on veut nous le faire croire ? Au fond, qu’importe que ce projet ne comporte que des femmes noires et métissées car dans l’idéal universaliste ce sont avant tout des françaises, n’est-ce pas ?

Refuser de reconnaître la couleur et les origines des français non-blancs semble donc être un frein évident à leur intégration durable dans la société française. Les hommes n’ont pas tous été taillés dans la même pierre. Il est donc illusoire de croire qu’ils pourront tous rentrer dans le même moule. Nous ne sommes pas pour une société sur-racialisée dans laquelle les différences de chacun sont constamment mises en avant et structurent les relations sociales. Nous sommes pour une société dans laquelle les différences de chacun sont reconnues et non pas masquées derrière un soi-disant idéal d’universalité. Pour une société dans laquelle être français ne signifie pas être blanc ou catholique.

En mettant en avant dans ce projet toutes les différences qui peuvent exister au sein d’une communauté (la communauté noire) qui est tristement uniformisée, nous avons espoir de mettre la lumière sur ces français qui ne demandent qu’à être vus au même titre que leurs compatriotes blancs.

Safia DOS SANTOS.